Fondée en 1956, LBM Aerospace est une entreprise française stratégique, spécialisée dans la fabrication de ventilateurs et de systèmes de refroidissement destinés à des programmes de défense parmi les plus sensibles.
Avec 75 salariés et un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros, l’équipementier corrézien intervient notamment sur l’avion de combat Rafale, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), le porte-avion Charles-de-Gaulle et les hélicoptères Tigre.
Un savoir-faire discret mais critique, au cœur de la base industrielle et technologique de défense française.
C’est précisément ce caractère stratégique qui explique le tollé suscité par l’annonce du rachat de LBM Aerospace par Loar Group, un groupe américain spécialisé dans le regroupement de sous-traitants de l’aéronautique et de la défense.
L’opération, conclue pour 367 millions d’euros, résulte de la cession de la totalité du capital par le fond français Tikehau Capital.
Face aux critiques, l’État a tenté d’éteindre l’incendie politique en promettant un « suivi rapproché » du dossier et en conservant une « action préférentielle » au capital, censée protéger les intérêts nationaux.
Cette posture n’a toutefois pas suffi à dissiper les inquiétudes, d’autant que la Direction générale de l’armement (DGA) aurait émis un avis défavorable, demandant que les contrats stratégiques fassent l’objet de protections spécifiques.
De son côté, Loar Group essaie de se montrer rassurant. Le groupe américain met en avant la complémentarité technologique de LBM Aerospace avec son portefeuille existant et affirme vouloir renforcer les capacités industrielles pour répondre à une demande mondiale en forte croissance.
Le ‘scandale’ prend une dimension supplémentaire lorsque l’on s’intéresse au rôle de Tikehau Capital. Le fond aurait bénéficié d’environ 200 millions d’euros de financements publics destinés à soutenir l’industrie française mais trois ans après l’acquisition de LBM Aerospace, il réalise une plus-value proche de 100 % en revendant l’entreprise 367 millions d’euros. Cette opération met crûment en lumière la tension entre logiques de rentabilité financière et objectifs de souveraineté industrielle affichés par les pouvoirs publics.
Cette affaire illustre plus largement les difficultés de la France à structurer un écosystème capable de préserver durablement ses entreprises stratégiques. Parmi les freins régulièrement évoqués figurent les directives RSE dont les considérations éthiques peuvent restreindre les marges de manœuvre pour une consolidation industrielle nationale face à des acteurs étrangers moins contraints.
Pourtant, les ambitions de Loar Group n’étaient pas un secret. Chronologie.
Dès février 2025, son intérêt pour LBM Aerospace était connu et suscitait déjà des interrogations.
Le gouvernement aurait alors pu activer le décret Montebourg, du 15 mai 2014, conçu précisément pour protéger les actifs stratégiques français et permettre une intervention de l’État.
Le 18 mars 2025, le sujet était d’ailleurs porté à l’Assemblée nationale par une question de Thibaut Monnier, député RN de la 4ᵉ circonscription de la Drôme.
Le 11 novembre 2025, le gouvernement y répondait en soulignant qu’après consultation et analyse technique sur le caractère substituable des équipements, le ministère des Armées avait émis une réserve…
Et cette réserve ne se limite pas aux seuls aspects industriels. Elle concerne aussi la question des données et du droit applicable. Et cela à de quoi inquiéter.
En effet, le CLOUD Act, loi fédérale américaine adoptée en 2018, autorise les autorités américaines à accéder aux données hébergées par des entreprises ayant un lien avec les États-Unis, y compris lorsque ces données sont stockées hors du territoire américain. Une disposition qui entre en tension directe avec le RGPD européen, lequel offre une protection renforcée des données personnelles et impose des obligations strictes aux entreprises qui les traitent.
Entre RSE, RGPD et CLOUD Act, tout semble finalement tourner autour de la même question : celle des « aiRs » — responsabilité, régulation, résilience — et de la capacité à ne pas « ventiler » le savoir-faire et les données stratégiques françaises.
En validant la cession de LBM Aerospace à Loar Group, Bercy donne le sentiment de privilégier la logique financière au détriment de la souveraineté industrielle, relançant un débat de fond sur la cohérence de la politique industrielle française à l’heure des tensions géopolitiques et de la réindustrialisation affichée comme priorité nationale.