La géopolitique mondiale a été profondément bouleversée il y a trois ans par la rupture quasi-totale et instantanée des relations entre les pays occidentaux (Europe + Amérique du Nord + Japon) et la Russie, à partir d’avril 2022.
Une surcouche vient aggraver le tout : la nouvelle guerre commerciale initiée par Donald Trump, caractérisée par des droits de douane très élevés.
Ces deux événements ont des répercutions planétaires ; c’est vrai, entre autres, pour le secteur aéronautique. Ils ont des conséquences immédiates, mais aussi des répercussions qui s’inscrivent dans la durée. Cet article tente d’analyser ces impacts à court et long terme pour le secteur aérien.
1. La Rupture de la Collaboration entre la Russie et l’Occident
Conséquences à court terme
L’arrêt des relations économiques et diplomatiques entre la Russie et l’Occident a généré des effets immédiats :
- Hausse des prix de l’énergie et des matières premières : L’Europe, fortement dépendante du gaz russe, a connu une flambée des prix du gaz et du pétrole, entraînant une inflation accrue et une crise énergétique majeure.
- Sanctions économiques et effondrement des échanges : L’exclusion de la Russie du système bancaire SWIFT et la mise en place de sanctions commerciales ont entraîné une forte baisse des importations et exportations entre la Russie et l’Occident. Les équipementiers aéronautiques ne peuvent plus fournir de pièces de rechanges ni de réparations, ni se faire payer. Les lessors ont carrément perdu 5 à 10% de leur flotte sous gestion (qui était exploitée par des compagnies aériennes russes). Les Certificats aériens ne sont plus à jour et la Russie a en quelque sorte « ré-inventé » toute une procédure de certification des avions et des pièces aéronautiques en lieu et place de l’EASA et de la FAA.
- Réorganisation des alliances géopolitiques : La Russie s’est tournée vers d’autres partenaires économiques comme la Chine, l’Inde et certains pays d’Afrique pour compenser la perte du marché occidental.
- Conséquences sur les industries occidentales : De nombreuses entreprises européennes et américaines ont dû revoir leur chaîne d’approvisionnement, notamment dans les secteurs de l’automobile, de l’armement et de l’agroalimentaire. Les lignes aériennes de et vers la Russie ont été coupées (la Serbie a tenté de les maintenir quelques mois mais a été obligé de céder rapidement.) Les lignes aériennes qui survolaient la Russie ne le peuvent plus, du moins quand elles sont occidentales – ce qui génère un avantage compétitif indéniables aux compagnies aériennes non frappées d’embargo aérien.)
Conséquences à long terme
- Régionalisation de l’économie mondiale : L’émergence de blocs économiques distincts et moins interdépendants pourrait ralentir la mondialisation et redessiner les équilibres commerciaux et conduire à des blocs qui n’échangent plus. Les échanges via des tiers est un pis-aller qui n’est pas viable longtemps (exemple : pour les Européens, continuer à acheter du pétrole russe mais via l’Inde, moyennant une augmentation significative des tarifs pour payer les intermédiaires.)
- Rapprochement sino-russe : Chine et Russie étaient voisins mais pas forcément très copains. La nouvelle donne va inciter Russes et Chinois a accroitre fortement leur coopération, les deux pays ayant intérêt à trouver des partenaires et des marchés qui ne soient ni l’Europe ni l’Amérique du Nord. Il n’est pas impossible que l’Inde s’en rapproche également.
C’est plus compliqué pour un pays tel le Brésil qui est bien plus éloigné physiquement de la Russie et de la Chine et peu difficilement se passer des Etats-Unis (le marché export le plus proche pour eux) ni de l’Europe. - Changement structurel dans l’approvisionnement énergétique : L’Europe qui n’a toujours pas assez de pétrole a vu une de ses sources d’approvisionnement principale se tarir : la Russie.
Reste les pays arabes et les Etats-Unis (qui vendent à prix d’or du gaz de schiste liquéfié – GNL). Cela fait peser un risque majeur aux Européens sur leur approvisionnement. Couplé à l’échec patent des politiques énergétiques centrées sur les énergies renouvelables (l’Energiewende allemand étant devenu jusqu’à la carricature l’exemple de ce qui ne faut pas faire : dépenser des milliards pour émettre di CO2 comme jamais), les pays européens se tournent à nouveau vers le nucléaire que seule la France avait prudemment gardé. L’Italie annonce de nouvelles centrales nucléaires, la Pologne en construit six, l’Allemagne et la Belgique, sentant leur bêtise, décident de sursoir à la fermeture des dernières centrales nucléaires, première étape probable avant d’annoncer leur prolongation et l’ouverture de nouvelles centrales.
2. La Nouvelle Guerre Commerciale de Donald Trump
Conséquences à court terme
Donald Trump, en augmentant drastiquement les droits de douane, notamment sur les produits canadiens, chinois et européens, provoque des bouleversements économiques immédiats :
- Chute des exportations vs Renchérissement des importations : Les producteurs canadiens, européens et chinois (et tous les autres qui ont pris dans la figure cette augmentation unilatérale et brutale des droits de douane américains) vont voir les ventes de certains produits baisser, voire s’effondrer (cela dépend de l’élasticité prix des produits proposés).
A l’inverse, les consommateurs américains subissent une augmentation des prix sur de nombreux produits, notamment l’électronique, les voitures et les matières premières.
- Ripostes commerciales : En réponse aux taxes américaines, l’Union européenne, la Chine et d’autres pays mettent évidemment en place leurs propres barrières tarifaires, réduisant les exportations américaines. Cette petite guerre commerciale débile ne fait que commencer.
- Incertitude sur les marchés financiers : L’instabilité provoquée par ces tensions entraîne des fluctuations importantes des indices boursiers et une réévaluation des stratégies des multinationales. Tous les traders ne se plaindront pas de cette instabilité, certains produits financiers sont conçus spécifiquement pour cela. Les actionnaires « classiques » et les CODIR des grands groupes, eux, vont trouver cela plus pénible.
- Impact sur l’industrie manufacturière : De nombreuses entreprises américaines, dépendantes de pièces importées, voient leurs coûts de production augmenter, ce qui réduit leur compétitivité. D’autres vont voir les produits concurrents disparaître ou devenir plus cher, créant une opportunité commerciale. Même chose sur les autres marchés, qu’ils soient canadiens, européens ou asiatiques : certains vont subir de plein fouet l’impact des nouveaux droits de douane et vont disparaître, tout simplement, tandis que d’autres vont avoir une opportunité rare sur leur marché. Bref, les règles du jeu viennent de changer au cours de la partie.
Conséquences à long terme
Il faut parler des conséquences à long terme même si l’on ne sait pas si ces nouveaux tarifs douaniers resteront élevés longtemps. Trump se comporte en homme d’affaires : il fait feu de tout bois et sait se montrer opportuniste. Nul ne peut dire aujourd’hui, s’il ne reviendra pas très vite sur ces nouveaux droits de douane.
Admettons qu’ils demeurent inchangés et élevés longtemps.
- Modification des chaînes d’approvisionnement : Les entreprises cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement, favorisant une relocalisation partielle de la production. Cela est particulièrement vrai pour le secteur aéronautique, très mondialisé.
- Réduction du leadership économique des États-Unis : Si la guerre commerciale perdure, elle pourrait encourager les partenaires commerciaux à privilégier d’autres acteurs économiques, notamment la Chine et l’Union européenne.
Ainsi on peut imaginer qu’Airbus, Embraer ou Dassault Aviation vont encore gagner des parts de marché, aussi bien sur les marchés civils que sur le secteur militaire. La dimension « politique » de ces achats d’avions reste importante, y compris pour les avions civils. Cette guerre douanière est bien une guerre ; il est vraisemblable que les pays « agressés » par ces tarifs douaniers réagiront en privilégiant des partenaires qui les traitent de façon non pas équitables, mais de façon prévisible. Choisir un avion de combat engage un pays pour une trentaine d’années au bas mot, difficile de le faire avec autant d’incertitude.
A titre d’exemple, les pays européens qui ont choisi le F35 de Lockheed Martin réalisent aujourd’hui qu’ils sont pieds et poings liés au bon vouloir militaire américain. Ce n’est pas encore très grave, mais c’est très désagréable.
- Changements technologiques et industriels : Face aux barrières tarifaires, certains secteurs investissent dans l’innovation et l’automatisation pour compenser l’augmentation des coûts de production.
- Mort de l’ORGANISATION MONDIALE DU COMMERCE : issue des accords du GATT (General agreement on tarifs and Trade) de 1993-1995, l’OMC va disparaître, au profit peut-être d’autres structures internationales. L’OMC était sensé étudier et gérer les litiges transfrontaliers qui auraient pu survenir. Par ailleurs, les pays signataires – dont les Etats-Unis – ne sont pas sensés prendre des mesures douanières unilatérales. Vanitas vanitatum et omnia vanitas : l’OMC ne sert strictement plus à rien, on s’en doutait, c’est désormais prouvé.
Conclusion
Ces deux événements génèrent une transformation profonde des relations économiques et diplomatiques mondiales. Il y a des conséquences immédiates, il est possible qu’il y en ait à long terme, même s’il est impossible d’en être certain.
Dans ce monde de plus en plus fragmenté, les entreprises ne peuvent pas se contenter d’attendre que la situation s’améliore. Elles doivent proactivement redoubler d’efforts pour diversifier leurs approvisionnements et leurs marchés, renforcer leur présence internationale, diversifier leurs clients internationaux et identifier de nouveaux prospects commerciaux.
L’innovation commerciale, la prospection active et l’adaptation aux nouvelles dynamiques économiques deviennent des impératifs stratégiques pour garantir leur avenir, rien de moins. La capacité à anticiper et à réagir rapidement aux évolutions géopolitiques sera sans doute un facteur déterminant pour le succès des entreprises dans les années à venir.








